Babelio

Publié le mardi  26 décembre 2017
Mis à jour le jeudi  26 décembre 2019

En arrivant à l’heure au travail...

Babelio, le 19 février 2019


« En arrivant à l’heure au travail, nous portons un coup fatal aux Américains ! »

1965 : Début de la mise en place d’une réforme économique majeure voulue par le Parti Communiste Tchécoslovaque (PCT). Patrik Ourednik a alors huit ans.

5 janvier 1968 : le réformateur Alexandre Dubcek tente d’instaurer un "socialisme à visage humain".

21 Août 1968 : fin de l’expérience avec l’invasion du pays par les forces du Pacte de Varsovie sur une décision du "grand frère" soviétique.

1984 : Patrik Ourednik s’exile à Paris où il réside toujours.

1989 : Fin du PCT et début de la transition démocratique de la Tchécoslovaquie.

Le rire de Patrik Ourednik est énorme et terrible ! À la manière d’un Alfred Jarry (qu’il a d’ailleurs traduit dans sa langue natale, le tchèque, de même que Queneau, Rabelais, Vian ou encore Beckett, autant de références auxquelles il est impossible de ne pas rattacher sa propre oeuvre), il emporte tout sur son passage, nos certitudes, nos petits arrangements avec l’existence, nos rêves, nos désirs, nos vanités. Mais comme le divin rire de tous ces illustres prédécesseurs, celui, tragique et grotesque à la fois, d’Ourednik nous oblige à la réflexion, à l’introspection, il nous incite à faire cet indispensable examen de conscience, celui qui sépare l’esprit libre de la pensée dogmatique : c’est ce que nous avions découvert, déjà, à la lecture du saisissant Europeana. Une brève histoire du XXe siècle de même que du faramineux La fin du monde n’aurait pas eu lieu, que confirme, s’il était nécessaire, ce récent bien qu’en réalité très antérieur – l’ouvrage date de 1995 dans son édition originale – Année vingt-quatre.

S’inspirant du génial Je me souviens de Georges Perec, lui-même inspiré du méconnu I remember de Joe Brainard (un travail de "collage" de souvenirs personnels aussi intimes que généralement anodins, la plupart intransmissibles), le Tchèque débute son ouvrage ainsi, juste après l’évocation d’un souvenir familial, par ce tag rageur :

TIENS ! UN RUSKOF EST TOMBÉ DANS LES ÉGOUTS !
C’EST PAS MOI QUI IRAI LE CHERCHER !

Le ton est donné ! Ainsi, au fil des vingt-quatre chapitres de cette mémoire éclatée, qui fait fi d’une chronologie parfaite bien que l’auteur n’ait de cesse de remonter le cours du temps, du plus ancien au plus récent – d’abord fleuve, puis rivière qui se fait de moins en moins tumultueuse, pour n’être plus que ruisseau avant de s’achever à peine moins mince qu’un simple ru, un filet de souvenirs ténus, anodins, presque incompréhensibles pour qui ne les a vécus.

Ourednik dresse le portrait tant intime que public, politique et social de cette vie, ces vies, dans cette Prague d’abord révoltée – mais avec humour, et quel ! – puis de plus en plus passive face à la dictature, face à la corruption des esprits, face à ce langage constamment détourné, trahi, déconstruit par la propagande d’état (certains extraits de l’organe de presse officiel "Le Droit Rouge" sont absolument édifiants), cette dépossession du verbe par un mécanisme de substitution des notions, des définitions du sens même des mots parfois les plus courants, qui est sans aucun doute l’un des marqueurs les plus forts de toute entreprise totalitaire. Ainsi, les moments a priori les plus innocents de la vie quotidienne prennent-ils une tournure terriblement politique – et revancharde parfois – comme ce fut le cas grâce aux exploits sportifs de l’équipe nationale de hockey sur glace qui tint glorieusement tête à l’équipe pourtant jugée bien meilleure de l’Ourse russe. Et le journal officiel de s’en offusquer tout autant que de mettre en garde dans ce style inimitable des organes communistes de l’époque :

« Les matchs opposants les équipes soviétiques et tchécoslovaques ont été récupérées par des éléments contre-révolutionnaires qui se sont efforcés de faire germer une psychose nationaliste et une désorientation politique chez nos concitoyens les plus rétrogrades. »

Passant donc de souvenirs très intimes, familiaux, personnels, des souvenirs d’enfance d’abord, puis d’adolescence et de jeune adulte confronté aux innombrables impossibles de ces temps, à d’autres sans conteste plus importants, plus imposants, mieux connus quant à cette espèce de work in progress historique totalement fou mais que l’auteur ne met pas plus en avant que les siens propres, chacun étant les facettes diverses d’une même individualisation de ces vingt-quatre années, Ourednik nous laisse pénétrer, sans jugement visible, sans parti pris apparent (il faudrait être naïf pour se convaincre qu’il ne peut y en avoir) dans ce monde entre parenthèse, un monde absurde et violent, inutile et mortifère, cynique et borné, que furent ces années de soviétisation des esprits et des corps. Une époque durant laquelle ce verbe désincarné, vidé de sa substance pour en faire un instrument d’asservissement peut nous sembler risible aujourd’hui, tandis qu’il travestissait alors d’intenses moments de drames, des compromissions honteuses, l’enterrement, et pour le temps de toute une génération, de modestes illusions.

Vingt-quatre "je me souviens" composent donc le premier chapitre de cet exercice mémoriel pas toujours bien sérieux (les jeux de mots y sont légions qui expriment la pensée profonde et l’humour terrible des Pragois en ces années grises), puis vingt-trois, vingt-deux, jusqu’à ce que l’appétence pour une vie vraie se fonde totalement dans la banalité triste de la fin de l’ère communiste. Où l’on en arrive à ce paradoxe que l’adolescent d’autrefois, à peine formé, est bien plus riche de souvenirs pourtant lointains que l’individu d’hier. Un univers d’étouffement permanent, de presque non-vie, de train-train sans attrait, de mots qui (s’)échappent, de truismes s’imposant comme absolues vérités. Voilà tout ce qui peut rester au terme de ces vingt-quatre années de drapeaux rouges aux faucilles et marteaux finalement acceptés sans plus vraiment regimber. Jusqu’à cette fin (du verbe, de la pensée, de l’esprit, de l’espoir, de la mémoire) –

Je me souviens de “Cha-la-la-la-li, yeah !”

qui constitue l’ultime fulgurant chapitre d’Année vingt-quatre, supposé être celui de la délivrance. Un chapitre intitulé FIN, autant comme conclusion d’une ère parvenue à son terme et comme préfiguration des temps à venir, qui ne seraient plus que refrains onomatopéiques sans signification, sans que cela importe moindrement...

Le "grand" texte – est-ce encore tout à fait un roman ? – de ces années-là est, sans conteste, L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Certes. Mais l’apport de Patrik Ourednik à cette période sordide de destins gâchés, d’une génération perdue ne peut passer inaperçu. En premier lieu, parce que, malgré une sélection forcément suggestive de souvenir, il documente avec talent une époque que l’on n’a de cesse d’oublier tandis qu’elle n’attend que d’autres apparences pour resurgir. En second lieu, parce qu’elle traduit ce que peut avoir de répétitif, d’absurde, de pathétique et de fadasse ces périodes durant lesquelles des systèmes idéologiques imposent à l’être humain une seule et unique manière d’être, de penser, d’imaginer, de continuer. Enfin, parce qu’au delà de cette grisaille que d’aucuns, par esprit de système et folie nihiliste tâchent d’imposer à leurs contemporains, seul le rire (qui fut bien souvent celui de tout un peuple, malgré la répression, le meurtre légalisé et la chape de plomb), le rire énorme, parfois gras, pantagruélique, ubuesque et inarrêtable demeure non une solution en soi mais le seul moyen de dépassement dans l’attente de jours meilleurs. Une bien belle leçon (qui ne se veut jamais telle) pour un ouvrage, une fois encore chez Ourednik, absolument indispensable ! Ourednik réinvente l’expression : passer des larmes au rire. C’est bénéfique, ô ! combien !

• Eric35 •