Books (Caroline Vigen)

samedi 10 mars 2012
par  NLLG

À quoi joue Patrik Ourednik ?

Caroline Vigen

Books, 28, 2011


Après Europeana, l’auteur tchèque, installé en France depuis presque trente ans, moque l’absurdité de la Prague postcommuniste.

L’écrivain et traducteur tchèque Patrick Ourednik  [1] aurait-il décidé de se lancer dans le polar ? Le lecteur averti se montrera quelque peu circonspect. Les autres ne verront pas pourquoi : Classé sans suite possède tous les ingrédients du genre. Un viol d’étudiante, un suicide suspect, deux tentatives d’incendie, avec en prime une affaire non élucidée vieille de quarante ans, et, bien sûr, l’incontournable enquêteur fumeur de pipe.

Sauf que, passé le premier tiers du roman, l’auteur l’admet : il n’a pas prévu de dénouement. D’ailleurs, le voilà qui s’éparpille. Il parle histoire, littérature, raconte le temps qui passe dans la Prague postcommuniste, à travers la vie d’une bande de retraités : leurs conversations, des parties d’échecs, ou encore l’intrigue du roman qu’est en train d’écrire son personnage principal. Ouredník décrit aussi les graffitis disséminés sur les murs de la capitale tchèque, rapporte des procès-verbaux d’interrogatoires, s’amuse de bons mots et d’aphorismes balancés çà et là, décortique sarcastiquement petites annonces, slogans électoraux, inscriptions funéraires… et instructions pour l’entretien des chaussures. « Lecteur ! Notre récit vous paraît dispersé ?, demande-t-il au détour d’une page. Vous avez l’impression que l’action stagne ? Que dans le livre que vous tenez en main, il ne se passe au fond rien de très remarquable ? Gardez espoir : soit l’auteur est un imbécile, soit c’est vous ; les chances sont égales. »

Jeu littéraire

Pour le lecteur qui ne s’offusquera pas, « le retour sur investissement », comme le dit lui-même l’auteur, sera positif. Déjà, d’après le site iLiteratura, il y gagnera « un cours de stylistique de haut niveau ». Et, surtout, un nouveau regard sur la société, observée à travers l’étude sans compromis de sa langue et de son discours. « Ouredník met à nu la banalité et le vide des conversations quotidiennes où, sur le mode de “je parle donc je suis”, des personnages qui n’ont pourtant rien à partager produisent une avalanche de mots, juste pour s’assurer qu’ils sont encore vivants. […] Le lecteur ne cessera de s’étonner devant l’absurdité qui l’entoure, résultat d’un usage négligent de la langue. »

Est ainsi visée cette République tchèque où « l’intelligence jaillit des ténèbres dans lesquelles un crétin plonge un autre crétin », pour reprendre le mot du grand écrivain Viktor Dyk. De quoi agacer les critiques du pays ? Pas assez, en tout cas, pour les dissuader de recommander le livre. Car, comme le rappelle le bimensuel culturel A2, « Classé sans suite est avant tout un jeu littéraire ». Et de s’appuyer sur cette citation du roman : « Le handicap traditionnel des écrivains tchèques » est de « prendre leurs livres au sérieux ».


[1Lire l’entretien qu’il nous avait accordé dans Books n° 20, mars 2011, p. 20.